Maquette sonore

Concerto pour piano et orchestre

Création 6 Décembre 2019. Orchestre Hexagone

A la baguette Alexis Touzeau

Au piano, Guilhem Fabre.

En partenariat avec : Ville du Pecq, Caisse des Dépôts, Drac Ile de France, Maif, Centre Chopin, Yamaha France, UCPecq.

Dans mon aventure musicale qui n’est souvent que le fantasme d’une vie « ailleurs », je me suis souvent laissé prendre par un rythme « américain » de découverte du monde.

The « T », le mythique métro de Boston (métro des origines puisque premier historique aux USA) a à voir avec les origines de notre humanité moderne, mélange de désir infini de progrès et besoin un peu fou d’énergie urbaine.

Car nous ne faisons finalement que tourner en rond autour de notre Terre, dans une sorte de nomadisme répétitif au périmètre restreint. Dans son trajet quotidien, le faubourien qui va au travail vit peut-être chaque jour un spleen qui contient sans doute un rêve plus grand que sa destination.

 

Paradoxe me direz-vous que de rêver dans une rame de métro ? Oui, le banlieusard n’est qu’un petit voyageur égaré dans la répétition de sa propre existence mais peut-être est-il aussi un auditeur privilégié d’un monde contemporain secret s’il sait écouter le tremblement du métro et toutes les harmoniques qui s’en dégagent. Ainsi, chaque jour, s’il laisse presque malgré lui « rêver » son oreille, il peut entendre une terrible et magnifique symphonie d’incroyables images sonores et par là-même se glisser ainsi dans un univers inconnu, secrètement désiré.

 

Car cet « ailleurs » dont rêvent les américains n’est bien sûr jamais au bout du chemin, il est dans le trajet lui-même, dans le principe répétitif d’itinérance.

Cette Amérique fantasmatique de mon enfance française, je crois l’avoir ainsi retrouvée dans ce premier métro-là, la ligne « T » de Boston, acharnée à glisser sur ses rails depuis 120 ans en charriant le sort de milliers d’âmes.

Pour ce travail , mon intention musicale a été de transmettre les sensations d’un transport onirique, transport dont la rame écrit au quotidien une étonnante et obsessionnelle partition mécanique.

 

L’écriture musicale

 

Je pense instinctivement à deux auteurs du XXème siècle toujours présents dans mes réflexes d’écriture : Prokofiev, souvent jugé à tort comme un innovateur trop prudent mais tellement énergique et narratif ! Et bien sûr, le maître absolu de la fausse maladresse, l’archétype du musicien affranchi de l’ académisme (même le jazz est une machine à « formules »), cet incroyable anarchiste organisé qu’était Thelonious Monk ! Il y a encore l’ésotérisme enivrant de Debussy, les caprices tragiques de Ravel, la fantaisie désabusée de Poulenc, mais à quoi bon citer à l’envie tout le patrimoine musical, de toutes façons, ne sommes-nous pas tous pétris par la même pâte… !? Nous n’avons pas de liberté musicale réelle, il n’en est même pas question sauf à tout déconstruire et à ce prix, serions-nous même alors juste écoutés ?

 

Ainsi, puis-je dire sans complexe que l’écriture du « T » a trouvé ses correspondances chez les compositeurs minimalistes et des répétitifs comme Glass, Reich, Adams et autres.

 

Car dans cette musique répétitive de la deuxième moitié du XXème siècle occidental, quelque chose vient de très loin, peut-être de la musique grégorienne…Une sorte d’hypnose extatique de la séquence en elle-même nous envahit. Le répétitif a ses vertus intrinsèques : primitivité, vertiges sensoriels, voire narcoses musicales… Et là, il m’a semblé trouver des correspondances avec le voyageur urbain de nos mégalopoles actuelles, un homme balloté par l’insistance des rythmes du mode de transport contemporain  et la confusion des perceptions environnantes. D’où ces claves rythmiques sous-tendant les nappes orchestrales.

Cependant, l’écriture du « T » ne pouvait pas se cantonner à des séquences brutes, quand bien mêmes elles permettent à l’évidence une illustration privilégiée du monde mécanique pour entrevoir d’autres espaces sonores.

Car pour moi, le système tonal (ou post-tonal si l’on préfère…), s’il n’est certes pas l’unique moyen de fixer des repères dans l’imaginaire musical,  fonctionne comme une syntaxe inconsciente.

En effet, au-delà des formules rythmiques ou percussives, je suis toujours dans l’attente d’une forme de résolution harmonique. L’histoire que je tente de raconter doit se terminer, elle doit bel et bien se résoudre, d’une façon ou une autre, il me faut ma cadence de fin.

The « T », sorte d’animal mécanique tapi dans les profondeurs de la terre, se devait d’être mené et orchestré à partir de ces deux facteurs émotionnels : la trame rythmique résolument répétitive et percussive d’une part et d’autre part, la phrase mélodique et donc résolutive qui nous libère quelque part d’une émotion sonore qui ne peut trop durer.

 

En outre, je suis toujours préoccupé par une sorte d’effet d’évidence dans le déroulement de la musique que j’écris, même si elle dissone ou se fracture parfois. Certes, Mozart avait les codes de son époque mais son génie consistait sans doute à les faire oublier en faisant chanter notre propre voix intérieure, celle qui vous apparaît donc comme l’évidence même. Existe-t-il d’ailleurs une grande différence de nature entre un air d’opéra mozartien et un blues du Mississipi ? Le besoin de dire les choses au plus court, au plus simple, le besoin de dénouer l’âme pour un temps.

 

C’est ce que j’ai recherché dans l’écriture redondante du « T », une sorte de projection musicale d’un état psychologique premier. Happé par le rythme du métro, hypnotisé par les graphismes défilants à travers la fenêtre du wagon, ébloui par les lumières, les expressions fugitives lues sur le visage des autres voyageurs, cadencé par les sons de ferraille ou d’annonces redondantes de voix enregistrées, parasité par les résidus sonores émanant des casques audio accrochés aux oreilles passagers indéchiffrables, j’ai voulu tracer un possible chemin musical dans cette anarchie sonore, comme la trace malgré tout réelle d’une présence dans ce monde-là.

 

En définitive, j’aimerais que l’on puisse dire que cette musique,  empirique mais je l’espère, harmonieuse, finit par se construire presque tout seule dans l’oreille de l’auditeur, et surtout , qu’elle ne se pose pas en obstacle pour l’homme de la rue puisque en définitive, c’est de lui dont elle parle.